Hugues St. Fort: Autour du Mot "Diaspora"
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Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 4, No. 46, November 13 - 19, 2002, p. 2. |
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Autour du Mot "Diaspora" |
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Hugues St. Fort |
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Mon "Robert" électronique organise le classement des sens du mot "diaspora" de la façon suivante: d'abord, dans un premier schéma sémantique, il le relit à son histoire religieuse et le définit comme étant la "dispersion à travers le monde antique des Juifs exilés de leur pays", puis, dans un deuxième schéma sémantique, il le définit comme étant l' "ensemble des membres dispersés d'une ethnie". Le sens qui nous intéresse ici est bien sûr le deuxième, c'est-à-dire l'éparpillement des membres d'une ethnie. Il existe une diaspora haitienne puisque les Haïtiens sont dispersés à travers le monde, avec une forte concentration en Amérique du Nord (côte est des États-Unis, province du Québec...), et des regroupements moins étendus mais relativement importants en République dominicaine, dans certaines îles des Caraïbes (Bahamas, Antilles françaises...), en Amérique du Sud (Venezuéla), en Europe (France, Suisse), et même en Afrique. On estime que plus d'un million de ressortissants haïtiens vivent hors d'Haïti.
Depuis quelque temps, la sémantique moderne du mot s'est élargie avec le renforcement des liens transnationaux entre les membres d'une diaspora et le pays d'origine. Les Caribéens (Jamaïcains, Porto-Ricains, Dominicains, Haïtiens...) ont développé des relations extrêmement sophistiquées entre leurs îles d'origine et les sociétés d'accueil (États-Unis, Canada, Angleterre). Les Haïtiens sont passés maîtres dans ce genre de relations au point qu'ils ont réinterprété le sens même du mot "diaspora" dans son usage quotidien au sein de la société d'accueil mais surtout dans l'île d'origine.
Comme dans bien d'autres cas cependant, le mot "diaspora" a subi une réinterprétation dans son usage linguistique créole. Chez les locuteurs insulaires, les effets de signification connotative deviennent plus importants que le contenu conceptuel du mot: au niveau connotatif, l'utilisation de "diaspora" est le plus souvent marquée par une intonation ou une prononciation particulière, et / ou par un style négligé ou méprisant. Le mot est passé d'un usage collectif (dyaspora a kanpe kont enjistis sa a / les résidents de la diaspora se sont tous dressés contre cette injustice) à un usage individualisé (Lisyen se yon dyaspora / Lucien est un "diaspora"). M. Garry Pierre-Pierre, l'éditeur de Haitian Times, l'a bien souligné dans un message paru sur le forum de discussion Corbett en date du 6 novembre 2002: "Diaspora is ridiculed in Haiti, for one thing the word is perjorative. It means a crass person. Someone who left Haiti poor and now has some financial means and flaunts it..." (En Haïti, la diaspora est tournée en dérision car le terme est péjoratif. Il désigne une personne grossiére, lourde. Quelqu'un qui a quitté Haïti pauvre mais possède maintenant certains moyens financiers et en fait étalage).
Le sémantisme particulier du mot "diaspora" en créole haïtien contemporain résulte de la fusion de deux facteurs: d'une part, la configuration phonétique même du mot, et d'autre part, les relations ambigues qu'entretiennent les Haïtiens restés au pays par rapport aux différents émigrés haïtiens. Entre les deux groupes, il y a une espèce de malentendu qui se perpétue depuis les premières grandes émigrations de masse des Haïtiens dans les années 1930 qui ne concernaient pourtant qu'une certaine classe sociale, avant d'atteindre au début des années 1970 toutes les classes du corps social haïtien. En gros, les émigrants ont tendance à percevoir ceux qui sont restés au pays comme des incapables, des incompétents, tandis que les insulaires sont enclins à considérer les émigrés comme des "traîtres à la patrie", comme de petits prétentieux...
En fait, il est possible de faire une lecture tout à fait différente du phénomène diaspora. Le géographe haïtien Georges Anglade en a proposé une que j'ai trouvé extrêmement intéressante. Tout d'abord, dépassant le terme diaspora, Anglade a introduit le concept de dixième département pour désigner la constitution dans ce qu'il appelle "les nouveaux espaces haïtiens" de classes moyennes que la société haïtienne s'est révélée incapable de produire après près de 200 années d'indépendance. Ce dixième département a généré une deuxième génération dont les identités, les intérêts, les relations avec l'île ancestrale sont tout à fait différents par rapport à la génération des parents qui est en train de s'effacer. Anglade plaide pour une ré-articulation d'Haïti "à cette deuxième génération comme une force nouvelle en constitution et d'en faire un outil pour le pays natal".
Cependant, le problème semble beaucoup plus complexe qu'il n'apparait. Garry Pierre-Pierre signalait dans le message cité plus haut les problèmes insurmontables posés par les tentatives de réinsertion économique des migrants haïtiens de retour au pays d'origine. Plaçant ce problème dans un cadre plus large, certains aspects des expériences migratoires haïtiennes ont leur équivalent dans d'autres diasporas caribéennes et semblent prendre des allures de modèle-témoin des relations malaisées entre les diasporas et les îles d'origine. Dans son dossier "Diasporas caribéennes" de mai-juin 2002, la revue française Hommes et migrations indique que "peu de migrants des DOM sont aujourd'hui en mesure de regagner leur département d'origine avec la certitude de s'insérer économiquement" (p. 30).
Quel avenir pour le dixième département? Que deviendront les nouveaux espaces haïtiens? |
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Hugues St. Fort
Email: Hugo274@aol.com |
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Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse |
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