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Hugues St. Fort: Comprendre Edwige Danticat

Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 5, No. 13, March 26 - April 1, 2003, p. 2.

 

Comprendre Edwige Danticat

 

Hugues St. Fort 

 

Je viens de recevoir mon dernier numéro de Transition (V12, N3, issue 93), l'excellente revue internationale publiée par Duke University et éditée par deux universitaires afro-américains très connus dans les milieux intellectuels américains, Kwame Anthony Appiah et Henry Louis Gates. Dans le passé, Transition a publié de remarquables articles de certains écrivains ou artistes de la seconde génération d'immigrants haïtiens dont Marilene Phipps par exemple, ou a tenté de comprendre quelques vedettes de la nouvelle musique haïtienne dont Sweet Micky. Dans ce dernier numéro, Transition se penche sur un gros morceau de la nouvelle littérature haïtienne, la romancière haïtiano-américaine, Edwige Danticat à travers deux textes: un large extrait de «After the Dance: A Walk Through the Jacmel Carnival», le plus récent ouvrage de Danticat et surtout une magnifique interview accordée par Edwige Danticat à deux spécialistes de littérature, Sandy Alexandre, une doctorante en littérature à l'Université de Virginie et Raviy Howard, un écrivain. Bien servie par les pertinentes questions de ces deux spécialistes, Edwige Danticat nous fait entrer, de par ses réponses, dans l'univers de sa fiction romanesque et des déterminants les plus profonds de ses thématiques: la relation entre la migration et la préservation de son identité, le rôle des femmes dans la transmission des cultures natives, les perturbations qui se manifestent au sein des familles à l'occasion des migrations, les problématiques de la question linguistique telle qu'elle se manifeste à la fois chez le lecteur et l'écrivain haïtien ou d'origine haïtienne.

C'est grâce à cette interview que j'ai compris la fascination de Danticat pour le papillon (elle a édité une anthologie d'écrivains de la diaspora haïtienne résidant aux Etats-Unis intitulée «
The Butterfly's way», dans laquelle elle met en exergue une citation du poète haïtien Jean-Claude Martineau, consacrée au papillon. Dans cette interview en effet, l'auteur de «Breath, Eyes, Memory» (1994) dresse un pénétrant parallèle entre le long voyage entrepris par un type spécial de papillon, le «monarch butterfly» qui abandonne durant l'hiver les climats froids des pays du Nord pour les températures plus chaudes des pays du Sud. Au cours de ce long trajet, le papillon donne naissance à des rejetons qui instinctivement s'approprient le chemin du retour afin de revenir à l'endroit original que leurs parents avaient laissé. Danticat voit dans ce retour des jeunes papillons une métaphore extraordinaire de l'expérience immigrante: parents de la première génération qui brûlent d'envie de faire reconnaître à leurs enfants nés en diaspora la terre où eux-mêmes ont pris naissance; ou des jeunes de la seconde génération attirés par une envie irrésistible qui se décident un jour à aller visiter la terre de leurs parents.

Une autre thématique de la fiction danticatienne qui se trouve bien présente tout au long de cette interview est le rôle des femmes dans la transmission des cultures. Que ce soit dans «Breath, Eyes, Memory», ou dans «
Krik? Krak!» ou dans «The farming of bones», la plupart des personnages des œuvres de fiction de Danticat sont des personnages féminins. Il ne faut certainement pas y voir un quelconque préjugé défavorable aux hommes car il existe de bonnes relations entre les hommes et les femmes dans la plupart des textes de fiction de Danticat. Cette interview permet de comprendre comment l'auteur de «Krik? Krak!» perçoit le rôle des femmes dans les sociétés humaines en général et dans la société haïtienne en particulier. J'ai relu quelques textes de Danticat dans «Krik? Krak!», notamment «Nineteen thirty-seven», «Children of the sea» et «Night Women», à la lumière de cette interview dans laquelle Danticat théorise sur les femmes «volantes», les «lougarous» ou sur celles qui se réapproprient leur sexualité...

Quelque part dans cette interview, Danticat nous révèle son attraction pour la mélancolie et les histoires tristes qui font pleurer. Presque toute son œuvre de fiction est fondée sur la douleur, la tristesse et les situations difficiles. Bien qu'elle admette qu'elle s'est retranchée derrière ces sentiments dans ses textes de fiction, Danticat signale qu'elle a toujours cherché à en dégager une dimension artistique. Nul doute qu'elle y est parvenue quand on relit certains textes de «Krik? Krak!» ou certaines pages de «The farming of bones».

La grande révélation de cette interview, c'est l'exposition et la réflexion de Danticat sur la question linguistique. L'interview publiée dans Transition a permis d'éclairer la position de Danticat sur un aspect de la problématique linguistique haïtienne. En tant qu'écrivain anglophone de l'émigration, Danticat signale quelques différences qui existent entre un jeune écrivain hispanophone de l'émigration nord-américaine, Junot Diaz, et elle-même dans leur écriture. Bien qu'elle précise que les différences qui existent entre l'écriture de fiction francophone haïtienne et l'écriture de fiction anglophone haïtienne se manifestent surtout au niveau de la langue, je doute cependant que ces différences se limitent au niveau linguistique. Les thématiques sont largement différentes, ne serait-ce qu'à cause de l'environnement socio-culturel de ces deux groupes d'écrivains.

Je recommande particulièrement cette interview de Danticat dans Transition. Elle mérite absolument le succès littéraire dont elle jouit et le rôle d'«ambassadeur culturel d'Haïti en Amérique» qui lui est décerné par Alexandre et Howard.
 

 

Hugues St. Fort
Email:
Hugo274@aol.com

 


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Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse