Hugues St. Fort: Du bon usage des grammaires créoles
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Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 5, No. 2, January 8-14, 2003, p. 2. |
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Du bon usage des grammaires créoles |
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Hugues St. Fort |
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Eléments de grammaire comparée Français-Créole
Par Robert Damoiseau, Ibis Rouge Editions, Martinique, 1999.
Comment enlever de la tête de certains de mes compatriotes (je n'ose dire la plupart) l'idée perverse que l'existence de manuels de grammaire et la présence d'un système orthographique constituent les preuves absolues de légitimation linguistique, d'attribution de langue à part entière? Nous linguistes devons continuer à expliquer que l'orthographe ne confère pas le statut de langue, qu'il existe actuellement des milliers de langues humaines qui ne sont pas écrites mais qui sont parlées chaque jour, que toute langue possède une grammaire laquelle est un ensemble de règles internalisées par les membres d'une communauté linguistique. Rappelons une fois pour toutes que la linguistique moderne distingue plusieurs types de grammaire:
La grammaire traditionnelle, c'est-à-dire l'ensemble des méthodes et des attitudes qui caractérisent les recommandations prescriptives et non-linguistiques des auteurs qui ont réfléchi sur les langues humaines, depuis les Grecs et les Romains jusqu'au milieu du 19ème siècle.
La grammaire descriptive, tout à fait opposée à la grammaire traditionnelle et consistant en une description systématique d'un état de langue relevée à travers la parole ou les écrits des locuteurs natifs.
La grammaire théorique qui se propose à travers l'étude des langues individuelles, de réfléchir sur les catégories, les significations et les processus linguistiques. Le linguiste théorique américain Noam Chomsky a proposé une grammaire universelle comprise comme un ensemble de principes et de paramètres que tout être humain aurait reçus comme héritage génétique à sa naissance. C'est à partir de ces principes que l'enfant humain va développer la compréhension linguistique de son milieu immédiat.
Tout ceci peut paraître bien long mais j'estime qu'il est nécessaire pour introduire le livre de Robert Damoiseau Eléments de grammaire comparée Français-Créole. Robert Damoiseau a vécu en Haïti pendant un certain temps où il a enseigné en tant que coopérant français à la Faculté de Linguistique appliquée de Port-au-Prince. Il a publié plusieurs études sur le créole haïtien et certaines sont devenues des références obligées. Depuis la fin des années 1990, il enseigne la syntaxe du créole et la syntaxe du français à l'Université des Antilles et de la Guyane, à la Martinique. Signalons pour commencer que malgré l'absence du qualificatif martiniquais dans le titre figurant sur la couverture du livre, la variété créole qui fait l'objet de la comparaison avec le français est le créole martiniquais. Damoiseau précise dans son avant-propos que son livre «a été conçu de façon à expliquer les cas d'interférences syntaxiques qui résultent précisément de l'absence de reconnaissance des limites d'aire de fonctionnement de chacun des deux systèmes, en raison du brouillage apporté par leur proximité au plan lexical.» Son approche relève donc de la linguistique contrastive où il s'agit de comparer les structures des deux langues dans le but d'aider les professeurs à corriger les erreurs commises par les apprenants de l'une ou l'autre langue. La description qu'il donne de la grammaire du français et du créole martiniquais est très traditionnelle et ne fait aucune référence aux terminologies linguistiques modernes. Mais Damoiseau est d'abord linguiste et il ne peut s'empêcher ici et là de recourir à un traitement de linguiste. En particulier, la façon dont il aborde l'expression du temps et de l'aspect dans les deux langues ne relève pas de la manière traditionnelle (cf. pages 89-114). Ceux qui ont encore des doutes sur l'existence d'un système linguistique créole fonctionnant différemment du système français feraient bien de lire cet ouvrage sans prétention scientifique mais terriblement efficace et à la portée d'un public non-spécialisé. Ils verront que sur le plan de la détermination nominale, de la pluralisation, des procédures d'emphase, et surtout de l'expression du temps et de l'aspect, le système créole (martiniquais ou autre) se démarque tout à fait de sa langue lexificatrice. La preuve est faite que malgré la proximité lexicale entre les langues créoles et les langues européennes, il existe une importante différence de fonctionnement des unités lexicales de ces deux langues.
Les locuteurs haïtiens qui ne connaissent pas le créole martiniquais pourront découvrir une variété assez proche de la leur et pas trop difficile à comprendre sur le plan structurel. Lisons ces deux phrases:
Si man té ni lajan, man té ké (kay/key/kéy) achté an loto.
Si j'avais de l'argent, j'achèterais une voiture.
Lè pòch-li té krévé, i té ka konnet mwen.
Quand (à chaque fois que) il était fauché, il me connaissait.
Cependant, certaines constructions martiniquaises peuvent créer des ambiguïtés dans la compréhension sémantique des locuteurs haïtiens. Par exemple, la phrase Iv kay pè peut être interprétée par un locuteur haïtien comme voulant dire «Yves est chez les Pères», alors que cette phrase signifie en créole martiniquais «Yves va avoir peur».
Ou encore, la phrase Iv ka travay en martiniquais qui est l'équivalent de l'haïtien Iv ap travay peut être comprise comme «Yves peut travailler».
Dans son avant-propos, Damoiseau rend hommage au linguiste haïtien Pradel Pompilus «qui a ouvert la voie aux études comparées créole-français» et, malgré la perte de vitesse dont sont victimes aujourd'hui les études contrastives, son livre peut rendre service. |
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Hugues St. Fort
Email: Hugo274@aol.com |
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Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse |
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