Hugues St. Fort: D'où Viennent les Langues Créoles? (III)
|
Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 4, No. 34, August 21 - 27, 2002, p. 2. |
|
|
|
D'où Viennent les Langues Créoles?
(troisième partie) |
|
|
|
Hugues St. Fort |
|
|
|
La question de la genèse des langues créoles a été abordée au cours des deux précédents articles dans une perspective substratiste d'abord -- les langues créoles refléteraient les traits syntaxiques et sémantiques des diverses langues africaines parlées par leurs premiers locuteurs, cependant que leurs contours phonologiques proviendraient de la langue lexificatrice européenne, puis dans une perspective socio-historique / sociolinguistique, où l'évolution démographique des populations serviles conditionnerait l'acquisition de la langue maternelle dans la situation de contact linguistique propre aux colonies. Dans cette troisième et dernière partie relative à la genèse des langues créoles, je présenterai l'approche universaliste dont les bases théoretiques reposent sur certains principes et présupposés de la grammaire générative chomskyenne. Le linguiste Derek Bickerton est le représentant le plus célèbre de cette approche universaliste appliquée aux langues créoles.
Bickerton a commencé à développer ses thèses dès le milieu des années 1970 dans un nombre important d'articles de recherche publiés dans des revues savantes. Son oeuvre classique demeure "Roots of Language", publié en 1981 qui a contribué à faire connaitre certaines thèses de la linguistique contemporaine au sein du public cultivé nord-américain. La théorie du bioprogramme en particulier constitue la thèse de Bickerton qui est la mieux connue. Pour se faire une claire idée de la théorie du bioprogramme, il faut rappeler que cette théorie constitue un prolongement direct de la théorie générative chomskyenne, connue sous le nom de grammaire générative et développée par le linguiste américain Noam Chomsky, professeur au MIT. Pour Chomsky, tous les êtres humains sont biologiquement prédéterminés à acquérir une langue. Dans toutes les sociétés humaines, l'acquisition de la langue maternelle se fait naturellement, sans livres, sans apprentissage formel, sans efforts conscients de la part de l'enfant. Chomsky nomme Grammaire Universelle (GU) cette connaissance innée du savoir linguistique qui se développera au fil du temps dans un milieu culturel et linguistique particulier, et à mesure que l'être humain grandit. À partir de cette théorie chomskyenne qui vient d'être schématisée à grands traits, Bickerton a développé sa théorie du bioprogramme pour expliquer la genèse des langues créoles.
D'après la théorie du bioprogramme, les langues créoles sont la création de la seconde génération des esclaves qui ont pris naissance sur les plantations coloniales. Grandissant dans un environnement de rupture linguistique où les pidgins parlés dans leur entourage étaient presque dépourvus de structure et n'étaient pas encadrés formellement comme c'est le cas pour la majorité des langues naturelles, ces enfants ont du avoir recours à leurs capacités linguistiques innées (leur Grammaire Universelle) grâce auxquelles ils ont pu transformer les pidgins parlés par leurs parents en des langues nouvelles aux structures syntaxiques, sémantiques et lexicales rebâties et élargies. Bickerton explique ainsi pourquoi les langues créoles, malgré leurs diverses provenances lexificatrices, partagent cet air de similarité bien connu: le dispositif linguistique inné qui a été déclenché pour les créer est universel. D'autre part, d'après Bickerton, ces langues sont "simples" parce qu'elles expriment les structures linguistiques de base. Bickerton cite un trait qui se retrouve dans toutes les langues créoles, le système des marqueurs pré-verbaux exprimant le Temps-Mode-Aspect (TMA) -- par exemple, en créole haïtien: le marqueur aspectuel "ap" précédant un verbe, ou le marqueur modal "a" ou "ava" précédant un verbe, possèdent leurs équivalents fonctionnels dans d'autres langues créoles, en jamaicain, en martiniquais, en mauricien, en saramaccan...
L'hypothèse de Bickerton, malgré son ancrage théorique dans la grammaire générative, a suscité beaucoup de critiques dans la communauté des générativistes même. Certains d'entre eux ont refusé d'admettre que les agents de la créolisation soient des enfants et ont soutenu que ce furent des locuteurs adultes des langues-substrats. À cet égard, il est important de lire l'ouvrage collectif qui a été coordonné par le professeur Michel DeGraff
et intitulé "Language creation and Language change: Creolization, Diachrony, and Development", publié à MIT Press en 1999 et le compte rendu détaillé que j'en ai fait dans la revue "Journal of Haitian Studies", Fall 2001, volume 7, #2. Quelque soit l'opinion qu'on peut avoir du bioprogramme de Bickerton, l'orientation tout à fait originale de la recherche qu'il suscite a été un puissant déclencheur dans la communauté des linguistes créolistes et a renouvelé leur perspective. Presque toutes les recherches qui sont sorties au cours de ces dernières dix ou quinze années ont du se situer par rapport à la théorie de Bickerton. La créolistique n'est plus ce champ d'étude délaissé par les linguistes au début du siècle, au contraire! |
|
|
|
Hugues St. Fort
Email: Hugo274@aol.com |
|
|
|

FastCounter by bCentral
Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse |
|