Main

 
Hugues St. Fort: L'écriture des langues créoles: quels enjeux?

Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 5, No. 10, March 5-11, 2003, p. 2.

 

L'écriture des langues créoles: quels enjeux?

 

Hugues St. Fort 

 

La Graphie créole. Par Jean Bernabé. Martinique: Ibis Rouge Editions, 2001.

Jean Bernabé est peut-être avec
Lambert-Félix Prudent le linguiste créoliste martiniquais le plus célèbre de ces vingt dernières années. Agrégé de grammaire, Docteur d'Etat en linguistique, auteur d'une monumentale thèse de doctorat (1.559 pages) «Fondal-Natal, Grammaire basilectale approchée des créoles guadeloupéens et martiniquais» qui a été réduite considérablement pour être publiée en 1987 sous le titre simple de «Grammaire créole», Jean Bernabé a été «découvert» par le grand public international quand il a publié en 1989 avec les écrivains martiniquais Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant le fameux «Eloge de la créolité» qui a propulsé la problématique de l'antillanité au cœur du monde littéraire francophone.

Ceux qui suivent l'évolution des recherches sur les créoles à base française telles qu'elles sont menées par les linguistes français hexagonaux et les linguistes antillais natifs sont certainement au courant de la brûlante polémique qui a opposé dernièrement les tenants d'un créole unique par opposition à une diversité des créoles. En d'autres termes, existe-t-il un créole ou des créoles? Dans le contexte de l'inclusion des langues créoles parlées dans les différents départements d'Outre-mer français (DOM), c'est-à-dire la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion, au sein des langues dites régionales à l'intérieur de la République française (langues telles que le breton, l'alsacien, l'occitan ou le corse...), cette question s'avère particulièrement importante car ces langues allaient pouvoir être enseignées dans les écoles françaises. Or, pour pouvoir enseigner dans le système secondaire français, les professeurs doivent réussir un examen réputé difficile -- puisque c'est un concours de recrutement -- le CAPES (Certificat d'Aptitude au Professorat de l'Enseignement Secondaire). Comment passer un
CAPES de créole(s) si on ne sait pas comment écrire cette langue? C'est le premier enjeu de l'écriture des langues créoles.

D'autre part, l'écriture des langues créoles est devenue la tarte à la crème de tous ceux qui pensent que tout le monde peut dire n'importe quoi sur les langues en général et sur les langues créoles en particulier. Ils ignorent le fait que les questions de graphie des langues cachent une vérité fondamentale: l'écriture n'est pas la langue. Un instrument de communication ne devient pas une «langue» du jour au lendemain parce que des planificateurs lui ont fabriqué une graphie. C'est le deuxième enjeu de l'écriture des langues créoles et il y en a d'autres.

Ceci dit, le livre du professeur Bernabé doit être lu et compris dans un cadre précis. Il a été écrit par son auteur en tant que «Guide Capes créole», ce qui renforce son importance puisque Bernabé, au-delà de son importance en tant que linguiste créoliste dans les Antilles françaises, a joué un rôle déterminant dans la mise en place de ce CAPES de créole. Le livre est divisé en trois parties suivies d'une conclusion. Les huit dernières pages sont consacrées à un glossaire qui se trouve être le bienvenu pour les créolophones locuteurs d'autres variétés (comme les Haïtiens, par exemple).

Dans la première partie, Bernabé propose une réflexion théorique autour d'un «domaine pratique». Partant de l'idée que lire et écrire sont deux versants d'une même activité, il pose la question des enjeux de l'écriture du créole dans les Antilles françaises: à quoi sert d'écrire le créole dans les Antilles puisque on n'est considéré analphabète dans ces sociétés que si on ne peut pas lire et écrire le français! Bernabé explique cette attitude défaitiste en ce qui concerne l'écriture du créole à travers la perception dévalorisante que les locuteurs créolophones ont de leurs langues et de leurs cultures. Mais Bernabé établit une solide distinction entre l'écriture et la graphie: «L'écriture n'est pas, comme la graphie, une pratique ponctuelle de notation mais relie toute une série d'opérations mentales à des pratiques largement socialisées.» Pour Bernabé, écrire une langue est d'une grande importance dans la mesure où c'est «un instrument de construction cognitive et identitaire».

La deuxième partie est une présentation du système d'écriture du créole. Bernabé expose les graphèmes de base du système, certaines variantes contextuelles, comme la neutralisation des oppositions é / è et o / ò; la non nasalité: èn et òn, etc. Il passe en revue les modalités d'agencement des séquences lexicales (trait d'union, liaison du nom et du déterminant immédiatement postposé, séquences lexicalisées avec le morphème «a» (met a manniok) «patron, maître», (neg a Blan) «homme servile», telles qu'elles doivent se lire dans le système graphique du créole. Le linguiste martiniquais expose dans cette partie sa propre conception de la graphie créole qui s'oppose assez souvent à celle de
Marie-Christine Hazaël-Massieux, une linguiste créoliste de l'Université d'Aix-en-Provence dont le livre «Ecrire en créole. Oralité et écriture aux Antilles» publié en 1993 constitue une autre référence très subtile des propositions scripturales créoles.

La troisième partie intitulée «Applications pratiques et commentaires pédagogiques» propose un luxe d'exemples comparés de graphie à travers différents textes littéraires créoles tirés d'auteurs antillais bien connus. Il est dommage que nous n'ayons trouvé dans ce texte intelligent et subtil aucune référence aux recherches scripturales du
linguiste haïtien Yves Déjean qui a produit une œuvre incontournable dans le domaine de l'écriture du créole haïtien. 

 

Hugues St. Fort
Email:
Hugo274@aol.com

 


FastCounter by bCentral
 

Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse