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Hugues St. Fort: Les Haïtiens: Sont-ils des Antillais, des Caribéens ou des "West Indians"? (II)

Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 4, No. 23, June 5 - 11, 2002, p. 2.

 

Les Haïtiens: Sont-ils des Antillais, des Caribéens" ou des "West Indians"?
(deuxième partie)

 

Hugues St. Fort 

 

Au-delà des considérations relevant d'un certain héritage colonial (non-inclusion parmi le groupe dit des "West Indians"), ou d'une certaine appartenance à une particulière culture (le groupe dit "Antillais"), les immigrants haïtiens à l'étranger devraient faire partie objectivement d'une catégorie ethnique facilement identifiable et désignée sou le nom de Caribéens. Géographiquement, l'aire Caraïbe est composée d'un groupe d'îles qui s'étendent du sud de la Floride à la côte nord de l'Amérique du Sud et qui baignent dans ce qu'on a appelé la Mer des Caraïbes. Malgré la différence linguistique qui tend à les séparer, ces îles ont un certain air commun marqué par une histoire relativement commune (une formation démographique à base d'esclaves venus d'Afrique, une colonisation européenne...), qui sous-tend pratiquement toute la structure et la dynamique de ces sociétés. Si on met de côté les îles hispanophones de Cuba, Porto-Rico et la République Dominicaine, les immigrants de la Caraïbe franco-créole et anglo-créole possèdent une identité antillaise commune relativement nette qui les distingue ethniquement des autres immigrants. En quoi consistent les identités ethniques des immigrants caribéens noirs? Dans quelle mesure les Haïtiens se conforment-ils à ces pratiques identitaires?

Les spécialistes des sciences humaines (anthropologues, sociologues, ethnologues) font une différence entre le terme "ethnie" et le terme "race". Le terme "ethnie" a pris en charge la référence à des groupes humains définis par leurs caractéristiques culturelles (langues, histoire, religion, traditions, comportements...), tandis que le terme "race" se réfère exclusivement à des groupes humains définis par leurs marques physiques (couleur de la peau, types de cheveux, traits généraux du visage...). Signalons que de nos jours le terme "race" sur le plan philosophique et biologique, est sérieusement contesté alors que le terme "ethnie" est de plus en plus largement utilisé.

D'une manière générale, les immigrants caribéens noirs ont une certaine conscience de leur propre identité insulaire avant d'arriver aux États-Unis. Sur place, cette conscience, au contact de la dure réalité quotidienne de l'immigration, a tendance à se renforcer. En particulier, ils tendent à se dintinguer aussi nettement que possible des Noirs américains. Dans le livre de Mary Waters, cité plus haut, la sociologue de Harvard signale que l'image des Noirs américains tenue par les immigrants "West Indians" dans l'étude de terrain qu'elle a menée, "se réfère le plus souvent à des images d'une pègre (underclass), engagée dans des histoires de drogues, de criminalité et de familles brisées". Beaucoup d'immigrants caribéens noirs viennent de pays à composante multi-ethnique ou multi-raciale (Trinidad, Guyane) et leurs définitions identitaires peuvent être quelque peu diffuses.

Les immigrants haïtiens partagent-ils avec les autres immigrants caribéens cette conscience identitaire dont nous avons parlé plus haut? À ma connaissance, il n'y a pas beaucoup d'études profondes sur ce sujet (mentionnons toutefois que
Flore Zéphir, une universitaire d'origine haïtienne qui enseigne à l'université du Missouri, a beaucoup écrit sur ce sujet et que Susan Buchanan-Stafford et Nina Glick-Schiller, deux universitaires américaines ont écrit des thèses de doctorat sur cette question). La perception des Haïtiens par eux-mêmes est un phénomène relativement clair au niveau du groupe de la population le moins exposé à la culture occidentale (éducation, musique, médias...). Pour ce groupe d'Haïtiens qui constituent finalement le gros de la population haïtienne en Haïti et à l'étranger, les Haïtiens représenteraient un groupe ethnique particulier avec une langue propre, le créole haïtien, une religion propre, le vodou, des attitudes et des comportements propres. Des expressions linguistiques ou des proverbes abondent pour témoigner de cette ethnicité particulière.

À un premier niveau, ces "Autres" tendent à percevoir les immigrants haïtiens comme "différents". Par exemple, les immigrants "West Indians" n'incluent pas les Haïtiens dans leur groupe ethnique et se réfèrent à eux en tant qu' "Haïtiens". La sociologue Mary Waters est la seule qui mette ensemble les Haïtiens et les "West Indians". Les autorités du recensement semblent être bien conscientes de cette particularité haïtienne. Mary Waters dit ceci: "People born in Jamaica and Haiti are far more likely to give Jamaican or Haitian as their ancestry than those born in other West Indian countries, reflecting Haiti's more established national identity and Jamaica's greater "presence" as an identity in New York".

Alors, devrait-on considérer les immigrants haïtiens comme un groupe ethnique particulier, différent des autres immigrants caribéens noirs? Il me semble que c'est ainsi que se considèrent la plupart des immigrants haïtiens dans la majorité des unités de la diaspora où ils résident. Ils y ont été amenés par la singularité objective de leur expérience historique dans la Caraïbe, par la longue isolation de leur communauté, et peut-être par le champ d'action relativement limité de leur langue maternelle et officielle. Je signale toutefois que je ne souscris absolument pas à la thèse de l'exceptionnalisme haïtien. Cette perception des Haïtiens par eux-mêmes a influencé la perception des Haïtiens par les autres immigrants. Il semble qu'il y ait aujourd'hui une catégorie ethnique particulière dite "haïtienne" et perçue comme telle par les "Autres".
 

 

Hugues St. Fort
Email:
Hugo274@aol.com

 


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Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse