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Hugues St. Fort: Mes copains, les bouquins (deuxième partie)

Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 4, No. 51, December 18-24, 2002, p. 2.

 

Mes copains, les bouquins (deuxième partie)

 

Hugues St. Fort 

 

Je suis submergé de textes écrits (livres, revues, journaux, articles…) dans ma bibliothèque. Il y en a partout: sur les étagères pleines à s’effondrer, sur ma table de travail, sur le bureau de mon ordinateur, par terre… Il y en a dont je n’ai jamais fini la lecture, il y en a que je n’ai pas lu parce que la quatrième de couverture était tellement décevante que je n’ai pas voulu ouvrir le livre. Une bonne moitié des textes dont la lecture n’a jamais été achevée sont des revues que j’avais achetées parce qu’il y avait un ou deux articles qui m’intéressaient, l’autre moitié étant constituée pour la plupart d’ouvrages hors de ma spécialité que je m’étais offert après en avoir lu un compte rendu ou pour essayer de mieux comprendre une question qui m’intéressait. Je me promets toujours de revenir sur ces ouvrages, mais pris dans le tourbillon des recherches linguistiques ou de ma passion multidisciplinaire, j’arrive rarement à combler mon retard.

Je lis de moins en moins des ouvrages de fiction. Ceux que je fréquente sont surtout des textes écrits par des écrivains haïtiens ou d’origine haïtienne, ou des auteurs dont la sensibilité ou la réflexion sur nos sociétés est proche de la mienne. Je ne lis pas beaucoup d’ouvrages de fiction américains. Ma connaissance de ce type de textes en est restée à certains auteurs solidement établis: Hemingway, Faulkner, Ralph Ellison, Toni Morrison, mais mon auteur favori est
John Edgar Wideman. J’adore sa prose et ses réflexions incisives sur la société américaine. Rita Dove et Derek Walcott sont les seuls auteurs de poésie américaine que je fréquente. J’ai été attiré par la première (qui a été sacré poète nationale «poet laureate» en 1993) à cause de son émouvant poème "Parsley" qui raconte le massacre des Haïtiens en 1937 par les hommes de mains du Général Trujillo, en République dominicaine. Je pense que c’est le seul texte poétique anglais qui évoque ce morceau d’histoire caribéenne et je suis hanté par ces vers de "Parsley", de Rita Dove:

There is a parrot imitating spring…
We lie down screaming as rain punches through
and we come up green. We cannot speak an R-
out of the swamp, the cane appears…

El General has found his word: perejil.
Who says it, lives. He laughs, teeth shining
out of the swamp. The cane appears
in our dreams, lashed by wind and streaming.

Rita Dove, Selected Poems, Vintage Books, NY 1993

Le second, Derek Walcott, originaire de Ste Lucie, Prix Nobel de Littérature en 1992, a lui aussi évoqué un pan de l’histoire haïtienne avec une pièce de théâtre intitulée Henri Christophe.

Pendant longtemps, les médias ont raffermi et développé mon amour des livres. D’abord en Haïti, quand j‘étais adolescent, avec les chroniques littéraires et cinématographiques de Jean Dominique sur Radio Haïti Inter, puis un peu plus tard, quand j’étais étudiant à Paris, à l’écoute des nombreuses émissions de France Culture. Je garde encore cet attachement à France Culture et à ses lumineuses émissions sur les livres, les idées et leurs auteurs. Toutes les fois que je peux voler 2 ou 3 heures de temps, je ne me prive pas d’écouter France Culture sur le Net et cela débouche toujours sur une nouvelle commande de livres. C’est décidément un cercle vicieux.

Bien que je sois un habitué de NPR et que je lise régulièrement la section des comptes rendus du NY Times en plus de mon précieux abonnement à l’excellent New York Review of Books, je trouve que les médias américains ont tourné le dos à la réflexion intellectuelle et au travail critique via les médias que j’ai appris à l’écoute de Jean Dominique en Haïti et de France Culture en France. La plupart des médias américains sont absolument dominés par de purs intérêts financiers (bien sûr, ça se comprend!) et ne laissent qu’une minuscule place à la culture, aux idées et à la réflexion sur l’état du monde autre que la société américaine. Leur explication traditionnelle se formule ainsi: le public américain ne s’intéresse pas à ce qui se passe en dehors des 50 états américains; par conséquent, nous ne pouvons leur offrir cette ouverture plus ou moins large sur l’état du monde que certains nous reprochent. A partir de ces prémisses, les chaînes de télévision les plus puissantes se croient justifiées de fermer des bureaux étrangers qu’ils avaient à travers le monde.

Est-ce qu’il y a un avenir pour mes copains les bouquins? On a fait grand bruit ces derniers temps au sujet de la fin prochaine du texte écrit et de l’avènement d’Internet et des «livres électroniques». Personnellement, je trouve ce point de vue exagéré: pourquoi passerais-je 3 ou 4 heures de temps à faire défiler sur un écran des dizaines de milliers de mots, m’exposant ainsi à des courbatures, des crampes éventuelles dans les bras et de sérieuses retombées sur la santé de mes yeux? Mes copains les bouquins peuvent compter sur ma fidélité: nous avons encore de bons moments à passer ensemble.
 

 

Hugues St. Fort
Email:
Hugo274@aol.com

 


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Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse