Hugues St. Fort: Parler créole dans le métro
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Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 5, No. 16, April 16-22, 2003, p. 2. |
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Parler créole dans le métro |
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Hugues St. Fort |
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A chaque fois que je prends le métro, il m'arrive de tomber sur un couple ou des types qui parlent créole. Ceci n'est pas surprenant dans la mesure où il y a près d'un demi million de personnes d'origine haïtienne qui vivent et travaillent dans la région métropolitaine de New York. Ce chiffre d'ailleurs est extrêmement conservateur car certains spécialistes haïtiens et étrangers de l'immigration haïtienne estiment à plus d'un million le nombre d'immigrants haïtiens à New York. Je ne suis pas démographe et je n'ai pas consulté les chiffres officiels de l'immigration mais j'estime cependant qu'il est assez exagéré de chiffrer l'immigration haïtienne à New York autour d'un million. Après tout, c'est autour de ces chiffres que se situe l'immigration portoricaine ou dominicaine, et ces communautés sont manifestement bien plus importantes quantitativement que la notre. Mais je dérive. Retournons à notre sujet.
Entendre parler créole autour de moi dans le métro m'intéresse donc à plus d'un titre. D'abord, ça fait du bien d'entendre parler sa langue maternelle quand on vit à l'étranger. Ensuite, pour le linguiste que je suis, c'est une occasion inespérée de faire des observations de terrain de première main, sans vouloir influencer le participant. On sait en effet que la recherche linguistique la plus fiable consiste à mettre en lumière comment les locuteurs d'une langue s'expriment quand ils ne se sentent pas observés. Or, nous rappelle le grand sociolinguiste américain William Labov, ces données produites en situation spontanée, familière ou intime sont le plus souvent modifiées quand les gens se sentent observés, quand ils sont sous l'emprise d'une observation systématique. Le problème, c'est que nous linguistes sommes forcés d'obtenir de telles données par le truchement d'une observation systématique. Bien sûr, je n'ai jamais tenté d'enregistrer en secret ces conversations puisque déontologiquement cela est inacceptable mais j'essaie d'écouter et de réfléchir, en me promettant d'orienter ma prochaine recherche sur un de ces points entendus dans le métro. Certaines observations mériteraient d'être creusées systématiquement. Par exemple, l'utilisation d'alternances codiques ne semble pas prédominer excessivement, par contre, elles semblent devenir plus importantes quand les locuteurs abordent un thème particulièrement précis, comme la «guerre» de l'Irak par exemple. J'ai ainsi entendu citer des noms de villes irakiennes prononcées à l'américaine, comme «Basra» au lieu de «Bassora», comme le disent les Français; des noms d'hélicoptères américains «Apache», prononcé _pachee au lieu de apa S, comme on le dit en français ou en créole haïtien... Syntaxiquement, la structure des phrases créoles que j'ai entendues dans le métro ne s'aligne pas, dans ses contours les plus évidents, sur les structures des phrases anglaises.
D'autre part, entendre parler créole dans le métro contribue à me rassurer sur une dimension particulièrement importante de ma langue maternelle: sa vitalité linguistique. Les linguistes utilisent divers critères pour mesurer la vitalité d'une langue: sa fréquence d'utilisation, le nombre croissant de ses locuteurs, son accession à de nouvelles fonctions sociales... De plus en plus, les immigrants haïtiens affichent sans réserve leur identité ethnolinguistique en étalant des marques extérieures de leur origine (drapeau haïtien, affiches écrites en créole haïtien, illustrations haïtiennes...). L'utilisation régulière de la langue créole dans des endroits publics comme le métro fait partie de cette affirmation identitaire. Il paraît que cela n'était pas aussi évident dans les années 1970 car à cette époque certains immigrants haïtiens se disaient locuteurs francophones bien que leur usage de la langue française était assez boiteux et tentaient toujours de s'exprimer en français dans leurs rapports avec d'autres Haïtiens fraîchement rencontrés. Bien qu'elles ne soient pas assez nombreuses, il existe d'ailleurs quelques recherches universitaires sur ce point qu'elles tendent d'ailleurs à corroborer.
De plus en plus, la langue créole haïtienne pénètre en force dans des domaines traditionnellement réservés à la langue française: discours ou prises de parole officiels, premières rencontres, enseignement, usages juridiques, services religieux, etc. Malgré certaines poches de résistance de la part de certains individus (il y a toute une recherche à faire sur cette question), la langue créole, au moins dans sa version orale, (le domaine écrit est une autre histoire et soulève d'autres questions), conquiert solidement le marché linguistique à la fois dans les unités de la diaspora et dans l'île mère. La grande question qui se pose maintenant (au moins en diaspora) a trait à l'appartenance générationnelle de ceux qui contribuent à ce phénomène de l'accession du créole à de nouvelles fonctions sociales. Le doit-on aux membres de la première génération d'immigrants haïtiens ou bien est-ce le fait de locuteurs de la deuxième génération qui sont, dans leur très grande majorité, des locuteurs dont la langue dominante est l'anglais? Les conséquences pourraient être plus significatives s'il est prouvé que la réponse concerne la deuxième alternative. |
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Hugues St. Fort
Email: Hugo274@aol.com |
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Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse |
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