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Hugues St. Fort: Qu'est-ce que le Créole haïtien? (I)

Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 4, No. 39, September 25 - October 1, 2002, p. 2.

 

Qu'est-ce que le Créole haïtien?
(première partie)

 

Hugues St. Fort 

 

Ceux qui suivent cette série sur les langues créoles que j’ai commencée au début du mois de juillet et qui va bientôt se terminer sont maintenant familiers avec les problématiques qu’elle pose: la définition même, souvent controversée, d’une langue créole, la genèse des langues créoles, les débats épistémologiques à l’intérieur de la science linguistique au sujet de la nature de ces langues… Notre regard se portera aujourd’hui sur l’une de ces langues dites créoles, en l’occurrence le créole haïtien que ses locuteurs ont toujours désigné par le nom de "kreyòl". Brillante représentante d’un groupe linguistique très important, la langue créole haïtienne est un excellent point de départ pour illustrer certaines caractéristiques de ces langues. Qu’est-ce que le créole haïtien? Comment s’est-il constitué? Au point de vue structurel et sociolinguistique, y-a-t-il des traits spéciaux qui le distinguent des autre langues humaines?

Rappelons tout d’abord que le créole haïtien (CH) est un créole à base lexicale française. Cela veut dire que la majorité des mots du lexique du CH proviennent du français, contrairement à d’autres créoles dont les mots proviennent d’autres langues européennes, telles que l’anglais (créole jamaicain) ou le portugais (le papiamento). Nous avons indiqué au cours de nos précédents articles l’origine de cette caractéristique. Il est important de souligner ici que, malgré la forte prédominance de mots directement empruntés au français, le CH fonctionne structurellement de manière autonome. La structure des phrases du créole haïtien ne révèle aucune dépendance particulière à l’égard de la syntaxe française. C’est le moment de rappeler ici une vérité première fondamentale: le créole haïtien, comme toute langue naturelle, se présente d’abord comme un ensemble de règles, de principes et de contraintes implantés dans les cerveaux de ses locuteurs. Dans ce sens, le CH n’est absolument pas different de l’anglais ou du chinois ou du Swahili. C’est qu’il existe des propriétés grammaticales et des principes fondamentaux pour la construction des phrases, communs à toutes les langues, faisant partie de notre héritage génétique et implantés en nous dès notre naissance. Le linguiste américain Noam Chomsky a désigné ces principes fondamentaux sous le nom de grammaire universelle. A l’intérieur de ce regroupement fondamental, chaque langue humaine possède certaines caractéristiques particulières . Sur les plans phonologique, sémantique et morpho-syntaxique, le CH dégage donc certaines particularités distinctives.

Les linguistes définissent la phonologie comme le système des sons de la langue. Ils établissent une différence claire et nette entre la phonétique qui étudie la nature physique des sons de la parole et la phonologie qui étudie le comportment des sons de la parole à l’intérieur d’une langue. D’une manière générale, la majorité des phonèmes du français se retrouvent aussi dans le système phonologique du créole haïtien. Cependant, les monolingues haïtiens tendent à ne pas se servir de la série des voyelles antérieures arrondies du français, celles que l’on trouve dans les mots français "salut", "deux" et "neuf", alors que les bilingues haïtiens tendent à en faire un usage assez régulier. Ces monolingues haïtiens utilisent de préférence des variantes de ces voyelles antérieures arrondies, variantes qui font partie du coeur de leur système phonologique. Cette différence tend d’ailleurs à créer une certaine distinction sociale entre ces deux groupes de locuteurs natifs. Le système consonantique du CH se rapproche beaucoup plus du français, malgré certaines variations plus ou moins importantes, comme la rareté de l’usage des groupes consonantiques en CH ou l’absence de la consonne / r / en position finale.

Phonologiquement, le créole haïtien se distingue du français par la nasalisation des voyelles orales / i /, / u / devant une consonne nasale, comme dans "moun" (gens), "youn" (un, une), "larim" (mucus) (voir Cadely, 2002), ou l’existence de variantes syllabiques formées par une consonne unique avec les nasales / m / et / n /, comme dans la phrase "m te wè li" (je l’ai vu). D’une manière générale, le phénomène de la nasalisation semble jouer un rôle déterminant dans la phonologie du créole haïtien. Nous renvoyons sur ce point aux recherches du linguiste haïtien
Jean-Robert Cadely, professeur de linguistique et de français à Florida International University et grand spécialiste de la phonologie du créole haïtien.

L’étude de la sémantique du créole haïtien est l’un des domaines où la recherche semble être terriblement en retard. Telle qu’elle apparait maintenant, l’étude sémantique du créole haïtien se manifeste surtout à travers la fabrication de dictionnaires bilingues (créole-anglais et anglais-créole). Comparativement, il existe très peu de dictionnaires bilingues créole-français et français-créole. Quant aux dictionnaires monolingues, il n’en existe à ma connaissance qu’un seul, écrit et publié par
M. Féquière Vilsaint. Pourtant, avec l’établissement aux Etats-Unis de programmes bilingues scolaires anglais-créole dans les communautés à forte population d’élèves haïtiens (NY, Mass., Florida), où la langue créole haïtienne est utilisée comme langue-objet, et avec l’utilisation de plus en plus répandue du créole haïtien dans beaucoup de domaines formels, il est certain que le besoin de dictionnaires monolingues se fait sentir. 

 

Hugues St. Fort
Email:
Hugo274@aol.com

 


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Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse