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Hugues St. Fort: Qu'est-ce qu'un intellectuel haïtien?

Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 4, No. 6, February 6-12, 2002, p. 2.

 

Qu'est-ce qu'un intellectuel haïtien?

 

Hugues St. Fort 

 

Naviguant sur Internet le mois dernier, je suis tombé sur une annonce de la Harvard University Press pour le dernier livre du célèbre juge américain Richard Posner:
"Public Intellectuals. A Study of Decline". Il y avait de larges extraits du livre et je les ai lus avidement. Entre temps, le livre est paru mais je ne l'ai pas encore lu. De toute façon, les questions soulevées par le juge Posner m'ont poussé à réfléchir sur le cas haïtien et à me poser la question qui forme le titre de cette chronique: "Qu'est-ce qu'un intellectuel haïtien?".

Autrement dit, qu'est-ce qui distingue un intellectuel haïtien des intellectuels d'autres pays, en Occident, en Amérique latine, en Afrique, en Asie...? Est-ce que ce sont les conditions et les traditions politiques, socio-économiques, culturelles... ou bien est-ce qu'il y a une nature particulière à l'intellectuel haïtien qui fait qu'il ne peut ressembler aux autres intellectuels des autres pays?

Apparemment, il existe un consensus chez la majorité de ceux qui ont réfléchi sur le métier d'intellectuel et qui le définissent plutôt comme un commentateur public, critique, qui prend position sur des sujets de débat public et dont la nation attend les opinions. Dans la tradition française, ce personnage a une longue histoire, du Zola de J'accuse à Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Bernard-Henri Lévy, ou l'incontournable Pierre Bourdieu. Dans la tradition américaine, nous trouvons Henry Kissinger, James Q. Wilson, Daniel Patrick Moynihan, et les inévitables Cornel West, Henry Louis Gates, William Julius Wilson ou Orlando Patterson.

En ce qui concerne Haïti, plusieurs remarques d'importance s'imposent:

1. La question de l'écriture (ou la question de la langue). Cette question est intimement liée aux structures politiques et économiques des différents régimes haïtiens depuis 1804. Il n'y a pas eu (ou il y en a eu très peu) sur la scène publique haïtienne entre 1804 et 1986 des commentateurs publics, critiques pour prendre position sur des sujets de débat public, (à part quelques rares exceptions) non pas parce que le besoin ne s'en faisait pas sentir, mais tout simplement à cause des conditions de répression permanente qui caractérisaient le corps social haïtien. De plus, un commentateur public est supposé s'adresser à un public qui comprenne la langue dans laquelle ce commentateur s'exprime. Pendant longtemps en Haïti, l'écriture a été le privilège de ceux (ou celles) qui s'exprimaient en français, même si ces mêmes personnes comprenaient parfaitement la langue créole. Ainsi, le public ne comprenait pas la langue dans laquelle discouraient ces commentateurs. Par exemple, les théoriciens de la Pensée politique haïtienne au 19e siècle, Anténor Firmin, Demesvar Delorme, Louis-Joseph Janvier, Edmond Paul, ont laissé des oeuvres remarquables par leur érudition, leur argumentation et leur intelligence mais les destinataires de ces réflexions n'ont jamais été le grand public haïtien. Ces grands politologues visaient leurs pairs européens ou américains.

2. Posner signale l'immense respect accordé aux intellectuels en Europe occidentale et en Amérique latine qui sont invités à tout instant sur les plateaux de télévision ou dans les colonnes de journaux à donner leur point de vue sur des sujets chauds de l'actualité. Sur ce point, la comparaison avec Haïti tourne au désavantage de notre pays, d'une part, à cause de certaines des raisons que j'ai énumérées plus haut, mais surtout parce que les intellectuels haïtiens ne sont absolument pas respectés au sein du corps social. En fait, dans la littérature haïtienne, il y a une longue tradition de tourner en dérision l'intellectuel haïtien, depuis
Justin Lhérisson, Fernand Hibbert ou Antoine Innocent, jusqu'au déchaînement acerbe et féroce de Frankétienne dans sa célèbre pièce Pèlen Tèt. Dans cette pièce au succès phénoménal, l'intellectuel haïtien se sert de son savoir pour gravir les marches du pouvoir et acquérir la légitimité sociale; mais ce savoir est un savoir creux, une construction basée sur la manipulation de la langue française face à un corps social étourdi qui ne comprend rien à ce qui se dit.

3. D'autre part, il n'y a pas d'institution stable, systématique, indépendante à laquelle pourraient se rattacher les intellectuels haïtiens. L'université qui devrait jouer ce rôle en Haïti est loin de fonctionner sur le même train (ou même à peu près) que les universités nord-américaines ou européennes ou caribéennes. L'intellectuel haïtien ne pouvant fonctionner dans un cadre institutionnel indépendant est donc contraint de se rattacher au système qui, en Haïti, ne demande pas de comptes et se trouve être le plus gros employeur de la société: l'Etat haïtien. D'où l'amalgame intellectuel-politicien fort courant dans la société haïtienne.

Vivant hors d'Haïti, il m'est difficile de me prononcer sur une quelconque influence de l'intellectuel haitien dans la société haïtienne contemporaine. Cependant, il est à peu près certain que l'exil a changé les perspectives des écrivains haïtiens et leurs relations avec ceux qui sont restés au pays.
 

 

Hugues St. Fort
Email:
Hugo274@aol.com

 


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Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse