Hugues St. Fort: Qu'est-ce qu'une Langue Créole? (II)
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Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 4, No. 31, July 31 - August 6, 2002, p. 2. |
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Qu'est-ce qu'une Langue Créole?
(deuxième partie) |
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Hugues St. Fort |
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La distinction traditionnelle que l’on fait entre "langues créoles" et "langues non-créoles" est de plus en plus contestée non seulement parmi le grand public créolophone bien intentionné, mais aussi chez certains linguistes bien au courant de l’histoire de leur discipline. Pourquoi, disent ces derniers, il y aurait d’une part, des langues dites "naturelles", génétiquement liées entre elles, telles le français et l’italien, l’allemand et l’anglais; et d’autre part, des langues dites "créoles", tout à fait "différentes" des précédentes? Comment faut-il interpréter l’argument que les grammaires (c’est-à-dire les relations structurelles entre les unités qui se trouvent à l’intérieur d’une phrase) des langues créoles, parce que celles-ci sont plus jeunes et plus récentes, seraient plus "simples" que les grammaires des langues non-créoles qui sont plus anciennes? Les langues créoles sont-elles vraiment un type spécial de langues?
Tout d’abord le terme de génétique ne doit pas être pris dans le sens de "science qui concerne les lois de l’hérédité". Les linguistes parlent de classification génétique pour se référer aux relations qui existent entre les langues qui se partagent un ancêtre commun. Le français et l’espagnol par exemple sont génétiquement liés parce qu’ils se sont développés à partir du latin, considéré donc comme leur ancêtre commun. Les relations génétiques sont généralement représentées sous forme d’arbre généalogique où une langue ancestrale originale se prolonge dans le temps et l’espace à travers des langues-filles. Pour certains linguistes, les langues créoles seraient des langues distinctes, séparées, parce qu’elles auraient pris naissance à partir de contacts entre une langue européenne et des langues africaines, contrairement aux autres langues naturelles à l’origine desquelles il n’y aurait pas eu de contact formateur, mais l’extension d’une langue originale en un continuum de dialectes régionaux. A partir de cette différence de constitution, disent certains linguistes, les langues naturelles seraient habilitées à trouver une place dans un arbre généalogique, alors que les langues créoles y seraient exclues.
Pour soutenir la thèse de la simplicité des grammaires créoles, certains linguistes ont avancé l’argument selon lequel les langues créoles seraient caractérisées par l’absence ou très peu de morphologie, c’est-à-dire les processus de dérivation et de composition des mots ou les variations des mots d’après les catégories du genre, du nombre, de la personne… Cet argument de la faiblesse ou de l’absence morphologique des langues créoles et du créole haïtien a littéralement explosé dernièrement en 1999, depuis que Michel DeGraff, professeur de linguistique à MIT, a démontré, d’abord à Aix-en-Provence au cours d’un Congrès international des Etudes Créoles, puis dans une récente étude, que le créole haitien, contrairement à ce que proclament certains linguistes créolistes bien connus, est en fait doté d’un vaste ensemble de processus dérivationnels et que sa productivité morphologique est remarquable et régulière.
L’idée selon laquelle les langues créoles formeraient un type spécial de langues qui partageraient une série de traits qui les classeraient à part parmi les langues humaines est bien connue des linguistes mais elle a été mise à rude épreuve récemment. L’un des premiers linguistes qui a sérieusement contesté cette thèse et a démontré tous les problèmes qu’elle pose est Pieter Muysken qui a conclu dans une étude publiée en 1988 que: "The very notion of a "creole" language from a linguistic point of view tends to disappear if one looks closely; what we have is just a language".
Plus récemment, un autre linguiste, Salikoko S. Mufwene, de l’Université de Chicago, a soutenu brillamment que la créolisation est un processus socio-historique et non un processus structurel. Mufwene a démontré que les processus d’évolution linguistique des langues créoles sont produits par les mêmes processus de restructuration porteurs de changement linguistique qui sont à l’oeuvre dans n’importe quelle langue humaine.
Michel DeGraff, se fondant dans une perspective générativiste, soutient qu’il n’est pas nécessaire d’invoquer des processus psycho-linguistiques pour expliquer la création des langues créoles car ce sont les mêmes processus qui sont à l’oeuvre dans la création des langues créoles et des langues non-créoles. A partir d’une approche rigoureusement scientifique basée sur la Grammaire Universelle, il postule que les langues "créoles" sont "régulières" et "normales" comme toutes les langues humaines, puisqu’elles sont l’expression de la faculté de langage universellement héritée par tous les membres de l’espèce humaine. Le point de vue de DeGraff est particulièrement important car, en plus de la rigueur scientifique de sa recherche et le côté percutant de sa démonstration, il a apporté une nouvelle perspective dans le milieu académique des études créoles. Idéologiquement, DeGraff met dans le même panier les attitudes dévalorisantes envers le créole haitien des élites créolophones haïtiennes éduquées et les vues réductrices de certains linguistes créolistes étrangers. Pour lui, la "linguistique de terrain doit s’allier à l’activisme politique; le locuteur natif deviendra un linguiste engagé qui se bat pour la survie de sa langue et de sa culture". |
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Hugues St. Fort
Email: Hugo274@aol.com |
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Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse |
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