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Hugues St. Fort: Le devoir de mémoire: "The Middle Passage"

Authorized Reprint: "Du côté de chez Hugues", The Haitian Times,
Vol. 4, No. 8, February 20-26, 2002, p. 2.

 

Le devoir de mémoire: "The Middle Passage"

 

Hugues St. Fort 

 

Si vous avez râté "The Middle Passage", le beau, puissant et percutant film du réalisateur martiniquais Guy Deslauriers, qui est passé samedi soir 9 février sur HBO en tant que l'une des deux contributions de ce géant médiatique à la célébration de l'histoire du monde noir (nous sommes en février!), vous êtes tout à fait impardonnable.

Dans la littérature historique de ce côté-ci de l'Atlantique,
le terme "Middle Passage" désigne la route maritime qui reliait les Amériques, l'Afrique et certains ports de l'Europe et qui permit l'établissement d'une traite négrière, responsable du génocide de plusieurs millions d'Africains. Le film de Guy Deslauriers trace l'histoire de ce passage vers les Amériques de nos ancêtres africains et des conditions affreuses dans lesquelles il fut réalisé.

Il faut d'abord saluer le choix de HBO pour célébrer le mois consacré à l'histoire noire. Pour les deux films qu'il a retenus en effet, "Middle Passage" et "Lumumba" qui passe samedi prochain 16 février, HBO a fait appel à deux films à forte coloration franco-antillaise. "Middle Passage" a été conçu, produit, écrit, mis en musique, et réalisé par une équipe de créolophones-francophones peu connus dans le monde hollywoodien et américain en général, mais célèbres dans la Caraïbe francophone et créolophone. Je citerai seulement deux d'entre eux:
Patrick Chamoiseau, monument de la littérature martiniquaise, Prix Goncourt 1992, coauteur du scénario et Amos Coulanges, le célèbre et extrêmement talentueux musicien haïtien qui a composé la musique du film.

Combien de captifs africains périrent durant cette traversée de l'Atlantique? Les historiens de la traite négrière ne s'entendent pas tous sur les chiffres mais il est estimé que des dizaines de millions perdirent la vie au cours de cette traversée, ce "Middle Passage". Le film s'attache à la description des horreurs survenues au cours de cette traversée. Une voix off, celle de
Djimon Hounson, l'inoubliable acteur africain héros du film "Amistad", commente le film. Sa lente, lourde, lyrique narration donne la chair de poule et pose des questions gênantes pour tout le monde: les rois africains qui trahirent leurs peuples et tout un continent en livrant leurs propres frères aux conquérants blancs, les Européens assoiffés de richesse et de pouvoir, extraordinairement cruels et déshumanisants..., il n'y a pas d'innocents, dit-il quelque part. Guy Deslauriers a réalisé un film superbe qui allie le réalisme le plus cru, le plus violent à un lyrisme fait d'allusions, d'évocations sans jamais représenter les faits. Le film baigne dans la représentation de l'obscurité, univers atroce infligé aux Africains, les douleurs insupportables mais supportées sans broncher et la mélodie lancinante de Amos Coulanges qui revient avec des variations, mais toujours au même rythme. Certaines séquences sont insupportables: l'esclave hagard, couché près de sa vomissure blanchâtre dégoulinante pendant qu'un énorme rat circule sur son corps; des groupes d'esclaves buvant une eau grise parsemée de cancrelats et autres débris; les corps de cadavres africains jetés à la mer, sans sépulture; et surtout ce gros plan extraordinaire sur un énorme rat au dos affreux, gros plan mis en parallèle avec la face meurtrie et explosant de rage contenue d'un esclave africain. Mais, alternant avec ces scènes de cauchemar, il y aussi des images étonnantes, toutes en suggestions, où Deslauriers fait allusion à des viols de jeunes filles et de femmes sans jamais nous montrer ces actes révoltants. Dans l'univers des esclaves tel qu'il est décrit par Deslauriers, il n'y a pas de place pour l'amour. Le réalisateur y fait allusion une seule fois, dans cette séquence vers la fin du film où un jeune homme avance sa main tremblante près du visage étonné et légèrement tendu d'une jeune femme, pour la retirer quelques secondes plus tard, sous on ne sait quelle pression.

"Middle Passage" est un film qui fait mal. Ce n'est pas seulement les Africains, nos ancêtres, qui furent dégradés durant la traite négrière et l'esclavage. Les Européens responsables de cette cruauté innommable se dégradèrent aussi durant cette longue période de l'histoire de l'humanité. La richesse et la suprématie mondiale qu'ils acquirent à la suite de ce génocide pourront-elles faire oublier cette catastrophe morale?

Le film qui commence avec le regard d'un petit garçon scrutant l'étendue de l'Atlantique, témoin de tant d'horreurs entre le 16e et le 19e siècle, finit avec le regard de ce même petit garçon fixant l'Océan où s'étale maintenant un paquebot géant, symbole du modernisme, des richesses et peut-être de l'oubli. Deslauriers semble nous dire: "N'oublions pas notre devoir de mémoire".

Samedi prochain 16 février, n'oublions pas aussi le deuxième film programmé par HBO pour cette célébration de l'histoire du monde noir:
"Lumumba" du réalisateur haïtien Raoul Peck. Mesdames et Messieurs, à vos cassettes! 

 

Hugues St. Fort
Email:
Hugo274@aol.com

 


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Edited and Internet-published by Marilyn Mason, d/b/a The Creole Clearinghouse